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Collège International des Sciences du Territoire

Compte-rendu du débat de clôture du colloque

Les questions posées par l’ambition des sciences du territoire

Le territoire ressort renforcé de ce colloque, comme une évidence. Il prend sens dans les grandes transformations du monde (développement local et nouvelle gouvernance, mondialisation…). Cela dit, ce terme de territoire était déjà évoqué dans l’introduction d’un texte qui a vingt ans : quelles sont les nouveautés sur ce plan, depuis vingt ans ? Quels seraient les prérequis pour fonder une nouvelle science, quelles méthodes spécifiques, quel rapport avec les méthodes de l’analyse spatiale ?

Quelle interdisciplinarité, et quelle visibilité à donner à cette interdisciplinarité ? Les sciences cognitives se présentent comme ensemble de disciplines (neuroscience, psychologie, informatique…) et leurs liens réciproques ; les sciences de la complexité, elles, n’entrent pas par les disciplines mais par deux concepts centraux : l’auto organisation et l’émergence. Quels seraient les lois et les concepts centraux des sciences du territoire ? Quelles seraient les relations entre disciplines ? Les débats ont été extrêmement riches lors de ce colloque mais beaucoup reste à préciser pour parvenir à une science et la diversité des chemins est grande (L. Sanders). Comment identifier correctement notre domaine de connaissance sur les territoires : on n’a pas trouvé la réponse, au Québec ; le « master de développement régional et territorial » recrute des étudiants ayant une origine disciplinaire diverse (B. Jean).

Qu’apporterait cette nouvelle communauté scientifique, vis-à-vis des sciences régionales (qui mobilisent de plus en plus la modélisation et, menacées par la NEG, se réorganisent en s’appuyant sur l’aménagement), vis-à-vis des sciences de l’information géographique, etc. ? Quels rapports entre les sciences du territoire et la géographie, la géographie est-elle « soluble » dans les sciences du territoire ? Bref, on n’a jamais autant parlé de territoires, pourtant la légitimité scientifique reste à construire. Il faut éviter de tomber dans le grand tout – une science des citoyens humanistes à toutes les échelles, bienveillante pour la nature, etc. Faut-il aller vers un savoir partagé entre disciplines, avec une harmonie minimale ? Ou bien vers une nouvelle discipline ? Plutôt le second car le CIST doit être ambitieux, nous ne devons pas nous satisfaire de ce dénominateur commun qu’est le « territoire » (M. Bussi).

 

L’action selon Michel BuCISTe 

On inCISTe ?

On réCISTe ? avec les CongreCISTes – tous sont des progreCISTes et CISToyens.
Il faudra convaincre les seCISTes, les raCISTes, les indéCISTes.
L’enjeux : le syCISTeme terre – avec des CIST on peut refaire le monde !
Et donc il faut qu’on perCISTe et CISTgne !  

Eléments de réponse

Par rapport aux autres sciences

Les frontières entre disciplines sont mises à mal, tant mieux ! Le temps des disciplines scientifiques fermées sur elles-mêmes est dépassé, ne créons pas une nouvelle discipline, allons plus loin (H. Filippova). Le dialogue sera difficile, certes, notamment parce que les champs disciplinaires ne sont pas découpés de la même manière selon les pays ; le CIST doit donc servir de carrefour.

Par rapport aux sciences régionales : ce terme a été lancé dans les années 1950 aux Etats-Unis, dédiant ces sciences aux espaces infranationaux ; il est très proche des sciences du territoire en effet mais ces dernières ne s’arrêtent pas à l’infranational. Par rapport à la Nouvelle économie géographique (NEG) il n’y a pas de problème car du point de la prise en compte du territoire la NEG est plutôt en retard sur les sciences régionales et géographiques (vision sommaire de l’« agglomération », approche statique au lieu de modèles dynamiques ou évolutifs).

Les concepts d’émergence et d’auto organisation sont importants pour les territoires. Le territoire toutefois comporte quelque chose de plus : les espaces vécus, les acteurs stratèges (Le Moisson).

N’avons-nous pas un peu oublié la géopolitique ? (B. Lecoquière) ? La Philosophie (P. Froment).

 

Territoire plutôt qu’espace ?

Parlons des sciences du territoire comme nouveau paradigme scientifique. On passe du concept d’« espace » à celui du « territoire » (vécu…). Depuis cinq ou six ans, l’économie territoriale a progressé dans la prise en compte de l’espace vécu plutôt que l’espace métrique (R. Camagni). Le territoire c’est alors :

-       un système d’actifs localisés et des externalités localisées

-       un système de connaissances, compétences et savoir-faire (quoi s’appuie sur les notions de « milieux innovateurs », « districts »… des années 1980)

-       un système de normes et de conventions (apport de l’économie des institutions, passage d’une économie de l’échange à une économie des contrats)

-       un système de relations locales et trans-territoriales

-       un système de représentations et de valeurs identitaires.

Le territoire est un espace approprié, les sciences du territoire étudient cette appropriation (A. Bopda).

 

Le territoire comme révélateur des nouveaux rapports individu / collectif

Comment aller de l’individu jusqu’au « vivre ensemble » (le collectif) ? Quel rôle aux institutions ? Aux experts ? Les territoires en disposent (institutions, usagers, experts, ‘militants’…) mais comment organiser cela ? Le rapport individu-collectif, essentiel et très transdisciplinaire, devrait être central dans les sciences du territoire. A cet égard, nous pourrions réfléchir à partir de deux axes : collectif v. individuel, et solidaire v. égocentré ; cela dessine quatre quadrants : Communautarisme (collectif solidaire) / Souverainisme (collectif égocentré) / Nimbisme (espace libéral : individuel égocentré) / et – quadrant le plus nouveau – Contractualisme (individuel solidaire) (M. Bussi). Cette approche fournirait une part de nos concepts et de nos outils : la géolocalisation ouvre des pratiques et des recherches très nouvelles dans le rapport entre individu et collectif, et permet de tester cette notion valise qu’est l’individu stratège ; du côté du groupe la notion de l’identité parait centrale, et du côté des institutions les notions de développement durable et de gouvernance multi acteurs et multi échelles sont inévitables.

 

La place centrale de l’information territoriale numérisée

La révolution de la numérisation est décisive pour notre projet, car elle aura un effet aussi gigantesque sur les sociétés et leurs territoires que l’industrialisation au 19e siècle. Elle produit une « océanisation » de l’information (data deluge) qui contribue à la perte des repères fixes traditionnels et en crée des nouveaux ; elle accélère la tendance à l’individuation des pratiques et des références, du fait du paradigme de la connexion totale (« citizen-to-citizen ») et reformule la relation sociale (relations « many-to-many ») ; elle fait de la mutualisation et de la coproduction les nouveaux modes (paradigmatiques) de la génération des ressources, et de la confiance un substitut (évidemment partiel) à la hiérarchie comme architecture des relations sociales ; elle rend poreuses les délimitations traditionnelles : entre professionnel et familial, entre producteur et consommateur, entre gouverné et gouvernant… ; elle malmène les délimitations des disciplines scientifiques. Enfin sur le plan des méthodes, la puissance du traitement informatique facilite la prise en compte de la multiplicité des acteurs et des facteurs, des échelles, des interactions entre l’individuel et le collectif (métaphore du « sur mesure de masse »,  P. Beckouche).

 

Territoires matériels et territoires immatériels

N’allons pas trop loin, par exemple, jusqu’au « territoire d’Internet ». Le territoire physique ne doit pas être dépassé, avec ses paysages, ses réalités concrètes ; le territoire est quelque chose que l’on maîtrise, précisément, face à l’océanisation générale – quelque chose qui résiste (B. Hourcade).

Soit, mais les identités sont difficilement matérielles. L’imaginaire, la représentation, le rêve, sont des domaines qui concourent à cette question territoriale (F. Guérin). Par ailleurs le thème de la « déterritorialisation » montre bien que la matérialité et l’immatérialité constituent un axe de recherche fécond.

 

La place clé de la demande sociale

La demande sociale irrigue nos questions scientifiques ; une nouvelle science des territoires serait une « co-construction », typique du temps présent, avec les acteurs territoriaux. L’aide à la décision est une thématique déjà ancienne ; ce qui est plus nouveau est cette idée de co-construction des connaissances, des données, des référentiels, et de co-décision – qui pose immédiatement la question de l’implication et de l’engagement des chercheurs.

Cette question du politique et de la demande sociale est aussi celle de la bataille de la médiatisation et de l’audience. La communication, le marketing sont difficiles pour des scientifiques, mais il faut le faire. Enfin, elle fait de la visualisation des enjeux territoriaux un outil important pour le débat public.

 

Une « méta-science » ?

Une « meta-science » n’est pas liée à la découverte mais à une description plus efficace du monde (H. Couclelis).

Nous avons besoin d’une « marque », puisqu’il nous faut faire un peu de marketing. Georg Simmel définissait la sociologie comme l’étude des formes sociales (et non pas des contenus) ; pourquoi une science des territoires ne serait-elle pas l’« analyse des formes, causes et conséquences des proximités spatiales » ? (C. Grasland).