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Collège International des Sciences du Territoire

Compte-rendu des parallèles 


« Aménagement du territoire européen »

Rapporteur : Andrea Faludi (Université de Delft) 

Après avoir rendu hommage à Jacques Robert décédé le 23 novembre, Andrea Faludi rapporte sur la séance dédiée à l’aménagement du territoire européen. Jean-François Drevet a rappelé que l’inscription dans le traité européen du concept de « cohésion territoriale » suggère que les politiques européennes devraient être de plus en plus proches des réalités territoriales. Bernard Elissalde et Frédéric Santamaria ont confirmé l’attention grandissante des instances communautaires aux enjeux territoriaux – mais ont aussi signalé que les analyses visaient parfois davantage le consensus politique qu’elles ne constituaient une aide à la décision. L’émergence de nouveaux territoires comme les régions transfrontalières rend encore plus nécessaire l’interaction entre praticiens, décideurs et chercheurs même si en pratique cet « evidence based planning » est difficile compte tenu des traditions très différentes selon les pays européens (Jean Peyrony). La future (2014) politique de cohésion de l’Union Européenne devra s’appuyer sur des outils innovants d’évaluation des disparités économiques, sociales et territoriales élaborés par des chercheurs comme l’HyperAtlas.

Le décalage entre la lecture institutionnelle des territoires et la réalité est un problème récurrent, ce qui demande en effet des outils scientifiques et institutionnels innovants. En Europe le temps de l’aménagement purement infrastructurel (« hard planning ») est derrière nous, mais le « soft planning » n’est pas chose aisée (voir ce que font les acteurs de la région Baltique dans laquelle s’entrecroisent un grand nombre d’espaces fonctionnels). Un problème rémanent est que la légitimité démocratique reste fondée sur les territoires institutionnels – que serait une représentation démocratique dans une société et sur un territoire en réseaux ?  

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« Sciences du territoire et demande sociale »

Rapporteur Bruno Jean (Université du Québec à Rimouski)

Les sciences se construisent non seulement à partir des avancées de connaissance internes aux communautés scientifiques mais aussi, et probablement assez souvent, grâce à ce qu’on appelle la demande sociale. Cette notion désigne l’ensemble des besoins de connaissance exprimés par autant de questions adressées à la science par les acteurs sociaux que ce soit des institutions publiques comme les gouvernements ou des organisations de la société civile. Les sciences du territoire n’échappent pas à un tel processus de formation de leurs assises. L’exercice de la souveraineté étatique sur un territoire donné est une mission fondamentale de tout État qui se légitime aussi par un travail d’aménagement du territoire et de mobilisation des forces sociales des régions en vue d’un développement territorial assurant prospérité, équité et cohésion sociale. De leur côté, pour les citoyens, l’appartenance territoriale ou régionale est un puissant levier de construction des identités collectives qui vient se surajouter aux identités privées, de type familial et professionnel. La question territoriale devient alors une question fondamentale dont se saisissent plusieurs acteurs sociaux qui se redéfinissent comme des acteurs socio-territoriaux.

Dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que cette session ait accueilli plusieurs communications faisant état de l’expérience d’un centre de recherche, soit le dispositif Pacte de Grenoble, car ce sont dans de tels centres de recherche que la demande sociale, dans ce cas-ci celle de comprendre les dynamiques de développement des territoires, est généralement dirigée alors que sa base scientifique est naturellement tournée vers l’avancement des connaissances. Romain Lajarge, actuel directeur adjoint de Pacte, nous rappelait d’abord « qu’il faut sortir la question territoriale de son prisme politique et administratif » ; il est conscient du poids de la demande sociale, et surtout celle des acteurs institutionnels politiques, dans la lente fondation des sciences du territoire. Il rappelait aussi que celles-ci devaient se construire autour de la question du développement territorial qui en constituerait l’objet de base. Ses collègues Feyt, Landel et Turquin ajoutaient que cette nouvelle science disposait d’outils méthodologiques novateurs comme l’ingénierie territoriale, l’intelligence territoriale, la prospective territoriale, en se positionnant à l’interface des savoirs professionnels et des savoirs théoriques ou savants, positionnement porteur d’une nouvelle scientificité. Pour Lemoisson, Maurel et Tonneau, les interventions sur les territoires seraient telles qu’il est maintenant possible de mettre en place des observatoires des territoires, définis comme des dispositifs sociotechniques d’observation, d’analyse et de mis en débat, devenant des supports majeurs de la gouvernance au sein des territoires.

Finalement, évoqué dans le texte sur l’expérience de Pacte-territoires et repris dans le débat en séance, une question émerge : peut-on parler des sciences territoriales – comme on le fait avec les sciences régionales – en lieu et place de sciences du territoire? La question reste ouverte mais ce qui est communément admis, c’est que les territoires sont des constructions sociales et à ce titre, ils rendraient possible l’action, et en particulier une action publique territoriale et dirions-nous une action territoriale citoyenne.

 

Extraits des échanges sur la demande sociale

« Fonder » les sciences du territoire ne doit pas laisser penser que nous partirions d’une table rase. Des expériences passées ont apporté des résultats déjà robustes notamment en matière d’interdisciplinarité (voir l’économie territoriale de Courlet et Pecqueur, voir l’apport des politistes sur la conception territoriale de l’Etat et qui ont reconnu que les grands modèles de la science politique étaient chahutés par les faits territoriaux, voir l’apport des sociologues notamment autour des questions de représentations, etc.). L’interdisciplinarité étant – largement – acquise, les sciences du territoire renvoient à d’autres enjeux : les opérateurs du territoire sont partie prenante, les chercheurs en prennent conscience. L’enrichissement est réciproque, mais cela peut passer par des décalages entre les mondes : les commandes publiques de recherche sur les méfaits de la périurbanisation par exemple conduisent à des résultats de recherche qui peuvent être bien plus complexes, renvoyant à une territorialité individuelle (faire société à partir de pratiques individuelles), et qui poussent à de nouveaux programmes de recherche (ANR…). Une tendance apparaît fortement : celle de demandes croissante de travailler à une échelle de plus en plus fine, quasi anthropologique (Lajarge).

Le réseau UniTeR-RA (universités-territoires en réseau - Rhône-Alpes) organise la rencontre entre la nébuleuse des acteurs territoriaux et la nébuleuse académique, afin de partager des questions et des ressources (étudiants, stages…). Cette expérience permet de distinguer quatre acceptions de la demande sociale : (i) les préoccupations patentes de la société – la moindre des choses en SHS, (ii) la dimension terrain de la recherche et l’implication des chercheurs – tout en s’assurant que les résultats de la recherche soient transférables et valorisables), (iii) la réponse à une commande (publique ou privée), (iv) la réponse à une besoin d’innovation générale, diffus voire confus ; voilà trente ans que les territoires et les universitaires collaborent, mais comment passer à la phase d’après ? La commande territoriale de recherche n’existe pas encore, il faut la faire émerger (G. Feyt et E. Turquin). 

Ne confondons pas « demande institutionnelle » et « demande sociale » ; parlons plutôt de « demande territoriale », qui est un besoin de compétence d’interface, à la fois cognitive et pratique pour faire face à la balkanisation technico administrative (G. Feyt). Les leçons tirées de quatorze ans du réseau Geoide (Geomatics for Informed Decision) c’est que cette interaction avec la demande territoriale a conduit à la fois à des avancées scientifiques, à de l’aide à la décision et à la réponse à des besoins sociaux (N. Chrisman). 

L’image du crumble est bonne, l’IAU ressent un fort besoin de coordination. En Ile-de-France les relations entre recherche et demande sociale sur les territoires changent ; des pôles de recherche apparaissent, qui améliorent la visibilité des scientifiques ; des acteurs des territoriaux émergent qui ont envie de travailler davantage avec la recherche. L’IAU, qui a une tradition d’interface, essaie d’y contribuer (B. Guigou et A. Meyere). De même pour l’Ademe, la relation avec les chercheurs est primordiale pour orienter l’action de l’Agence (A. Grenier). 

L’appropriation par les acteurs du développement territorial et notamment les décideurs de politiques, est loin d’être faite ; la cohérence territoriale des différentes actions publiques sectorielles est loin d’être acquise. « Territory matters » nous a indiqué la synthèse des publications du programme européen Espon – mais il y a encore un gros effort de diffusion des résultats de recherche à faire (O. Bovar, Datar).

Une des questions clé est de penser une ingénierie (car entre université et terrain les aspects techniques sont déterminants) mais sans se limiter à la juxtaposition entre une variété de techniciens et un universitaire (politiste par exemple) qui assurerait la synthèse des informations. Cela passe par la réponse à plusieurs questions pratiques :

-            comment organiser un réseau fédératif national de ces expériences ? Quel rôle le CIST peut-il jouer, en s’appuyant sur des institutions comme le CNFPT, la Datar, l’Unadel, l’ANR…

-            comment animer et traduire l’interaction entre des mondes étrangers les uns aux autres (et dans les petits territoires aussi) ? Médiation, traduction, interface, lobbying: quelle stratégie de communication ?

-            le développement local n’est « ni un mode ni un modèle » mais comment concilier cette juxtaposition d’expérimentations avec l’exigence de réplicabilité de la science ?

-            comment mettre sur pied des critères de réussite de la recherche et des carrières de chercheurs qui tiennent compte de leur interaction avec la demande sociale ? Comment former les enseignants à cette fréquentation interdisciplinaire, mais aussi et surtout avec des organismes publics et privés ? Les formations professionnelles (masters pluridisciplinaires, qui trouvent des débouchés) constituent un enjeu clé pour les relations entre universitaires et acteurs territoriaux (A. Bobda, M. Bussi).

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Axe « Conflits et compromis de la globalisation territorialisée »

Rapporteur Petia Koleva (Université Paris Diderot)

L’Axe a réuni onze contributions relevant de la géographie, de l’économie et de la géopolitique présentées dans trois sessions du colloque. Ces contributions ont nourri la réflexion sur les sources des conflits et sur l’échelle à laquelle émergent et s’institutionnalisent les compromis dans les territoires. Les conflits résultent de la confrontation de normes élaborées à des échelles différentes (nationale ou supranationale d’un côté, régionale et locale de l’autre). Cette confrontation est le reflet des transformations qui font époque, tels que la mondialisation, l’intégration européenne (P. Koleva), l’évolution sectorielle (T. Lamarche, Ch. Du Tertre, R. Demissy) et l’émergence des problématiques liées au développement durable (H. Brédif). Ces transformations poussent les acteurs économiques, politiques et sociaux à se positionner dans un contexte qui est propice à la fois à l’uniformisation des normes et des comportements portés par les acteurs transnationaux et à la libération des jeux des acteurs locaux dans le cadre des processus liés à la décentralisation administrative (D. Rivière) ou à la mise en place du développement durable (J. Debrie). Des intérêts divergents, conflictuels apparaissent ou sont exacerbés.

Dans ce contexte, la notion de territoire prend tout son sens pour comprendre l’émergence et la stabilisation des compromis. Le point commun des différentes interventions est de voir le territoire non comme du « temps cristallisé » (G. Di Meo), ni comme un « réceptacle d’activités » (R. Demissy), mais comme un espace en action, un « révélateur de la capacité à agir ensemble » (C. Carré). L’échelle pertinente d’analyse territoriale peut varier : une ville (P. Subra), un port (J. Debrie), une région (A. Brennetot et S. de Ruffray), voire un pays (P. Koleva, P. Grouiez). L’intégration d’enjeux en matière de développement durable pousse les acteurs à coopérer de façon à prendre en charge les biens communs, améliorer le bien-être environnemental et la qualité de vie territoriale. Cela suppose d’adopter une « démarche processuelle » se dotant de règles de conduite et de gestion (H. Brédif). Ces règles sont coproduites par les autorités publiques, les entreprises et les citoyens à travers différents dispositifs de négociation et d’institutionnalisation : conférences citoyennes (M. Battais), chartes partenariales (J. Debrie), etc. Plusieurs contributeurs (T. Lamarche, C. du Tertre, P. Subra) ont toutefois insisté sur le caractère fragile des innovations institutionnelles, dans la mesure où des contraintes financières ou liées à une asymétrie évolutive des pouvoirs peuvent remettre en cause les compromis établis. Même si on peut critiquer tel ou tel système de gouvernance, il a au moins le mérite d’exister dans les territoires d’Europe de l’Ouest. Ce n’est pas le cas de certains pays nouveaux membres de l’UE, où le « passage du gouvernement à la gouvernance demeure un vrai défi » (C. Alulupui).

La richesse du dialogue interdisciplinaire dans le cadre des trois sessions a mis en évidence trois pistes prometteuses pour les recherches futures en sciences du territoire : a/ approfondir l’étude des dynamiques méso, à travers notamment l’articulation secteur-territoire ; b/ étudier la façon dont les logiques patrimoniales s'articulent aux logiques marchandes, les influencent et les modifient ; c/ recourir plus systématiquement aux comparaisons internationales.  

 

Extraits des échanges sur conflits, compromis et gouvernance

En Italie, la question posée est de savoir si les moyennes de référence des services publics sont celles de la nation, ou bien celles des régions. Le risque est croissant de l’illisibilité, compte tenu du foisonnement des initiatives, des nouvelles mailles territoriales projetées ou votées. Cela est à la fois une cause et une conséquence de la crise de la solidarité interterritoriale, qui n’est pas propre à l’Italie (« Milan ville-Etat équidistante de Rome et de Bruxelles ») comme le montre l’exemple de la Belgique. L’air du temps sur la solidarité sociale imbibe la pensée territoriale. La multitude des schémas politico institutionnels territoriaux, notamment en Italie du Nord, se traduisent par un localisme frappant (D. Rivière). Ce paradoxe de l’interdépendance économique croissante des territoires et de la fragmentation de leur projet politique nous renvoie au temps long de la constitution des nations.

Le « Grand Paris » crée un conflit durable entre les collectivités locales et l’Etat, dans une concurrence à la fois des prérogatives, des moyens, et de la représentation des projets concurrents à travers les débats publics. Le retour de l’Etat puissant – mais sans les moyens financiers – et le vote d’une loi sur le Grand Paris et son grand réseau de transport constituent un recul du pouvoir des communes et de la région. Le compromis de janvier 2011 (syndicat mixte d’étude mais pas d’aménagement) est celui d’une gouvernance molle (Ph. Subra). Quelle est et quelle sera la place de la participation ? Le compromis ne naît-il que de la négociation (autour de l’emplacement d’une gare par exemple) ? Quel rôle et quelle pérennité de la représentation territoriale du projet « Grand Paris » ?

Le niveau géographique auquel est structurée la gouvernance est déterminant. En particulier, quid du niveau « méso » ? Dès qu’on croise le territoire et le sectoriel (par exemple la sphère d’activité liée à la connaissance et à la compétence, T. Lamarche et Ch. du Tertre), la question se pose. L’émergence de la sphère de la connaissance modifie les règles : évaluation quantitative, liens avec les entreprises… mais selon une régulation néo-taylorienne car toujours régie par la concurrence et pas par les professions ; il n’existe pas d’instruments pour voir ce que l’on produit localement ou régionalement, le pilotage vient encore du haut – les règles nationales s’imposent (Aeres dans le domaine de la recherche).

Un autre exemple de l’intérêt du dialogue entre secteur et territoire est fourni par les projets urbains fluviaux (connexion : 18 et 19ème siècles, déconnexion : 20ème siècle, reconversion des friches portuaires… J. Debrie). Il faut sortir de la partition public-privé qui domine la question de la gouvernance, pour insister sur ce couple secteur-territoire – qui est aussi une association disciplinaire notamment entre géographes et politistes. Le référentiel territorial actuel, ici, est moins un niveau d’échelle qu’un thème : celui du développement durable. Face à une société civile locale très active sur ce thème, les acteurs publics du développement portuaire ont dû se structurer comme elle pour avoir un pouvoir de négociation minimal.

Une Agence de l’Eau peut ne pas trouver pas de maître d’ouvrage pour mener une politique nécessaire de re-végétalisation de rivières non domaniales ; les communes ne veulent pas, les propriétaires privés des berges et les autres acteurs ne sont pas intéressés. La demande de l’Agence est donc de savoir quels sont les mots à dire pour sensibiliser les acteurs. Cet apprentissage collectif associe chercheurs et acteurs de niveau local et « méso » (l’Agence de bassin), pour construire un bien commun local et conserver à la rivière son rôle admis par tous dans l’identité du territoire (C. Carré et J-P. Hague). Il s’agit de générer une information intégratrice pour rendre l’action possible, permettant de se projeter ensemble, à partir d’une histoire partagée. L’environnement est souvent mobilisé pour ces récits communs sollicitant l’appui des populations (Di Méo).

S’agissant de prise en charge des biens communs, le territoire peut être un opérateur stratégique, d’autant que la nouveauté, dans les paradigmes contemporains, c’est la question terrestre notamment les biens communs environnementaux. Pour faire face aux différentes approches des biens communs (leur réalité tangible, leur charge symbolique, leurs externalités, leur appropriation et leur régulation), le territoire peut être une « unitas multiplex » capable de ramasser cette complexité pour en refaire un tout (H. Brédif).

D’où la question de la valeur d’un territoire, qui peut ne pas être clairement perçue par les acteurs locaux. Comment mener l’évaluation, donc la mesure de l’effet et de la richesse produite (N. Richez-Battesti) ? Comment éviter la pulvérisation des sollicitations des individus ? Comment garder une certaine institutionnalisation de l’action territoriale, pour permettre une effectivité d’une stratégie résultant des compromis ?

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 Axe «Agriculture, territoires et développement durable »

Rapporteur Alia Gana (CNRS)

Au total 7 communications ont été présentées dans les deux sessions organisées par l’axe. Trois approches de la dimension territoriale de l’agriculture s’en dégagent.

1. Une première approche (la reterritorialisation) est celle liée à la réorganisation de l’activité agricole selon une logique horizontale qui renforce son ancrage au territoire. Elle met en avant les notions de diversité et de multifonctionnalité de l’activité agricole, la valorisation des spécificités et des patrimoines locaux et l’importance d’une coordination des acteurs individuels et collectifs, en particulier à l’échelle locale.

Les communications de Abdelhakim sur l’Egypte et celle de Landy sur l’Inde ont montré que cette approche territoriale de l’agriculture était fortement en décalage, voire en contradiction avec les stratégies de développement agricole centralisées et guidées, soit par des objectifs d’auto-suffisance alimentaire (définis à l’échelle nationale), soit par des objectifs de meilleure insertion sur les marchés mondiaux. Dans les deux pays, la valorisation du potentiel de l’agriculture territorialisée se heurte toujours à la forte centralisation des politiques publiques et leur approche techniciste, ainsi qu’à la faible organisation des producteurs et des acteurs en charge de la gestion des ressources naturelles au niveau local. En Inde plus particulièrement, les mesures prises récemment pour favoriser l’émergence d’une agriculture territorialisée semblent surtout être une réaction défensive contre les menaces de l’extérieur et procéder d’une volonté de protection des savoir-faire et des patrimoines naturels locaux de toute utilisation abusive.

En Tunisie et au Maroc, l’approche territoriale et les projets récents de valorisation patrimoniale de l’agriculture oasienne procèdent, selon Carpentier et Janty, d’une réaction tardive, au processus de marginalisation d’un agro système historique fondé sur une gestion équilibrée des ressources. Un modèle de gestion durable des oasis implique aujourd’hui une meilleure articulation entre les politiques de patrimonialisation et les politiques de ‘modernisation’ et d’une meilleure synergie entre initiatives locales et actions étatiques.

2. Une deuxième approche de la dimension territoriale de l’activité agricole est celle qui ressort des deux communications sur l’accaparement des terres par des investisseurs étrangers à Madagascar et au Pérou, présentées respectivement par S. Moreau et E. Mesclier. Cette approche repose sur une définition géopolitique du territoire. Elle appréhende le phénomène du land grab comme un modèle territorial, c’est à dire comme un processus de déconstruction et de reconstruction des territoires, lié à la perte de souveraineté de l’Etat et à la montée en puissance d’une législation foncière et d’un modèle agricole qui transforment la terre et ses ressources en marchandises ; processus qui entraîne soit l’exclusion pure et simple des paysans au profit d’une élite nationale et transnationale (Madagascar), soit une profonde transformation des liens qu’entretiennent les communautés locales au territoire et à ses ressources (Pérou). Le land grab apparaît dans les deux cas comme une véritable construction territoriale impliquant une recomposition des liens entre acteurs à différentes échelles spatiales et l’émergence de territoires en réseaux à l’échelle du monde.

3. Enfin, une troisième approche renvoie à l’élaboration de méthodes de diagnostic territorial et d’outils pour la décision. C’est ce que propose la communication présentée par Macary et Leccia qui analyse les impacts de l’agriculture intensive en Aragon sur qualité des eaux surface et qui propose une méthode de détermination des risques spatialisés de contamination des eaux de surface. C’est aussi l’objectif de la communication présentée par Tafani qui consiste à modéliser l’ancrage territorial de l’agriculture côtière en Corse en s’appuyant sur le concept de Système Agraire Territorialisé.

En conclusion, la dimension territoriale de l’agriculture est loin de se limiter à la problématique de l’agriculture territorialisée. Elle intègre l’ensemble des processus de reconstruction et de recomposition territoriale liés aux diverses formes de réorganisation de l’activité agricole, reconstruction des territoires et de leurs liens à diverses échelles spatiales. L’utilité de l’approche territoriale pour analyser les réorganisations de l’activité agricole et qu’elle permet de réarticuler des dynamiques environnementales, sociales et économiques, à diverses échelles spatiales, et donc d’élaborer de nouveaux cadres d’analyse théoriques et méthodologiques, ainsi que des outils de diagnostic et d’accompagnement des politiques publiques.

 

Extraits des échanges sur les territoires agricoles

Pour faire face au problème vital de l’eau, l’agriculture égyptienne a surtout recours à des solutions techniques ; il manque une approche plus territorialisée, assurant mieux la coordination institutionnelle des acteurs (T. Abedlhakim). Dans l’agriculture en Inde rappelle F. Landy c’est, sur le plan institutionnel, l’Etat qui mène l’action, les coopératives agricoles restent faibles ; sur le pan des contenus des politiques, il n’y a aucune reconnaissance des services éco systémiques et des préoccupations sanitaires, la dominante reste celle de la sécurité alimentaire quantitative.

Dans le contexte de la banalisation marchande de l’agriculture et des terres arables (rachats transnationaux massifs de terres), la compatibilité (soumission ?) est croissante à l’égard des normes juridiques dominantes (fin de l’inaliénabilité des terres), des normes technico-économiques générales (connexion avec les marchés nationaux et mondiaux). Le monde rural et agricole n’a-t-il pas les mêmes besoins de services de base (infrastructures…) ou d’outils de financement que les autres types de territoires, ne devient-il pas une cible comme une autre des investisseurs nationaux et internationaux ? N’est-il pas observé par les grandes ONG ou par l’expertise technique des SIG exactement comme les autres territoires – bref les territoires ruraux et agricoles ne deviennent-ils pas davantage génériques ? – ce que renforcent la révolution technologique « verte », l’artificialisation de la production, la circulation dans le commerce mondial de marques alimentaires génériques.

Dès lors, que voudrait dire la « territorialisation » agricole ? Cela demande d’éclaircir deux points : (i) la résistance locale contre des formes capitalistiques modernes de l’exploitation agricole est-elle radicalement nécessaire, ou bien les grands investisseurs peuvent-ils contribuer à un développement territorial moderne durable (P. Koleva) ? (ii) Compte tenu de la forte déstabilisation des arrangements institutionnels traditionnels (au niveau local mais aussi au niveau de l’Etat national), la question institutionnelle est plus essentielle que jamais (F. Durand-Dastès). Les mutations profondes de l’Etat et le rôle croissant d’acteurs plus nombreux (J-Y. Moisseron), la recomposition des pouvoirs locaux (E. Mesclier), contribuent à faire de l’approche territorialisée de la gouvernance un élément indispensable aux politiques agricoles et rurales.

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Axe « Mobilité, identité et territoire »

Rapporteur France Guérin-Pace (Ined)

Durant les trois journées du colloque, l’axe MIT a été présent dans cinq séances dont une table ronde.

Ce qui est apparu certain à travers les vingt communications présentées, c’est que le territoire fait lien et sens dans l’étude des mobilités et des identités, comme en témoigne le champ lexical ci-dessous, réalisé à partir du contenu des communications.

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Source : communications présentées dans les séances de l’axe MIT du colloque fondateur du CIST (23-25 novembre 2011) http://www.wordle.net

Ces trois notions ont cependant été davantage abordées deux à deux : mobilités et identités, identités et territoires, territoires et mobilités, que dans un triptyque qui ferait sens dans sa globalité. Quel que soit le duo en question, de manière récurrente, il est apparu très important de distinguer les processus qui agissent à l’échelle de l’individu de ceux qui interviennent à une échelle agrégée ou collective.

Si le territoire à l’échelle individuelle est avant tout un espace approprié par des pratiques quotidiennes ou répétitives, il apparaît aussi comme un référent identitaire mobilisé inégalement par les individus tout au long de leur parcours géographique, sous forme de capital identitaire.

Il existe toute une palette d’outils pour saisir les pratiques et les représentations individuelles : des plus qualitatifs, cartes mentales, entretiens, à des enquêtes de plus ou moins grande envergure.

La définition de territoires identitaires est plus problématique :

-       Qu’est ce qui donne un sens collectif, voire une appropriation collective à un territoire ?

-       Quels sont les processus et les acteurs qui ont contribuent à la fabrique identitaire d’un territoire et à son maintien ?

Ces éléments, acteurs et processus, doivent être explicités.

Même si la dimension politique a été peu présente de manière explicite dans les communications présentées, elle a fait l’objet de nombreuses discussions. C’est aussi l’instrumentalisation du territoire, sa réification, voire sa fétichisation qui ont été évoquées à plusieurs reprises.

Deux dangers sont présents dans une telle utilisation du territoire : celui d’assigner à un territoire les caractéristiques d’un groupe (quartier gay, quartier tamoul, etc.), mais aussi celui d’assigner à un groupe (habitants, usagers, etc.) les caractéristiques d’un territoire, le plus souvent disqualifié, comme si sa composition sociale était homogène.

Par ailleurs, on assiste aujourd’hui dans de nombreux contextes à la volonté d’acteurs (institutionnels, politiques, touristiques, etc.) de créer de toutes pièces des territoires porteurs d’identité. A cet effet, des éléments du patrimoine, des dénominations sont mobilisés pour donner un contenu qui permette une identification positive de ses usagers.

De nombreux échanges ont eu lieu sur les termes employés, leur signification, voire leur pertinence à différentes échelles géographiques.

Quelques conclusions de ces présentations et débats :

-       le territoire est matériel et immatériel ; il n’a pas forcément comme support l’espace physique, il peut être symbolique, invisible, voire virtuel (territoire numérique).

-       Le territoire n’est pas nécessairement continu, ni borné. En premier lieu parce que la représentation des limites d’un territoire varie d’une personne à l’autre (exemple du quartier et même d’une région).

-       Le territoire (la territorialité) inclut un ensemble de lieux connectés par un ensemble de liens (physiques, symboliques, virtuels, etc..) sur lesquels se superposent des représentations qui évoluent en fonction des contextes sociaux et des histoires de vie.

-       le territoire (physique) reste une ressource extrêmement inégalement accessible : on parle de mobilité grandissante, de territoires fluides ou circulatoires, mais pour certains cela reste le territoire du voisinage ou de proximité avec peu de possibilité de s’en extraire.

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Axe « Risques et territoires »

Rapporteur Franck Lavigne (Université Paris 1)

Une synthèse articulée autour des cycles de la gestion territorialisée des risques

-       Pour intégrer les temporalités de la gestion

-       Pour souligner l’ancrage territorial des risques et des crises

Interroger les types de relations entre risques et territoires : physiques, sociales, politiques, historiques, culturelles, etc.

Les notions débattues, qui ressortent de ces relations entre risques et territoires :

-       Vulnérabilités (socio-économiques, territoriales, réseaux, systémique...)

-       Dépendances fonctionnelles entre enjeux majeurs à diffusion des vulnérabilités

-       Résilience vue comme capacités vs vulnérabilités

-       Accessibilité pré et post-crise

-       Incertitudes inhérentes aux risques et leurs implications territoriales

-       Les espaces du risque : de danger, de ressources, d’évacuation

Apport des outils d’évaluation des impacts territoriaux des catastrophes et des risques : imagerie, modélisation, SIG, BD, graphes, SMA, etc.

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Axes « Biodiversité » et « Santé »

Rapporteur Richard Raymond (CNRS)

Richard Raymond rapporte sur la parallèle 8 mais tire également les enseignements des autres sessions sur des analyses touchant de près ou de loin les questions de biodiversité.

La parallèle 8 a montré les points communs entre les thématiques de la biodiversité et de la santé :

-       un croisement disciplinaire entre santé (ou biodiversité), sociologie, et analyse spatiale ;

-       un croissement de quatre dimensions : spatiale, temporelle, biophysique et culturelle (ou immatérielle) ;

-       l’importance de ce qu’on pourrait appeler des objets intermédiaires, souvent incarnés par des cartes, pour faire dialogues les différentes disciplines, et faire dialoguer les scientifiques avec les acteurs opérationnels ;

-       l’importance pour les chercheurs des « traces » laissées dans les territoires ; les interactions entre les approches sont délicates mais les traces qu’elles laissent dans les territoires (marqueurs) peuvent être utilement étudiées, que ce soit à travers les aménagements, les densités de médecins, d’équipements, ou les infrastructures de transport. Ces traces peuvent être plus immatérielles (idées, représentations, aversions à, recherche de, etc.). Le territoire apparaît comme une résultante de ces traces, comme le cadre dans lequel elles émergent ;

-       la recherche d’indicateurs localisés, qualitatifs et quantitatifs ; l’intérêt de croiser des approches territoriale / et thématique (ou « sectorielle » dirait Thomas Lamarche) ;

-       l’articulation forte entre science et action : toutes les communications présentent des réalisations opérationnelles, sans pour autant négliger la dimension analytique – voir les travaux sur les outils d’aide à la décision, la mise en évidence des indicateurs que les décideurs choisiront (ou non) d’utiliser ; ou les recommandations, en co-construction avec les acteurs, ce qui suppose souvent un engagement fort des chercheurs.

En ce qui concerne plus particulièrement le thème de la biodiversité, trois questions principales émergent, qui guideront les travaux de l’Axe demain – tous les chercheurs et laboratoires qui désirent s’y associer, au-delà de quatre laboratoires déjà engagés dans les travaux de l’Axe, sont les bienvenus :

-       Les territoires comme cadres d’interaction entre la biodiversité et les sociétés ;

-       Les territoires comme cadres d’identification des enjeux des dynamiques de la biodiversité (par les chercheurs ou par les acteurs) ;

-       Les territoires comme cadres de gouvernance pour répondre à ces enjeux.

 

Extraits des échanges sur les thèmes santé et biodiversité

Les communications et discussions sur la santé ou la biodiversité confirment l’importance de ces deux thèmes centraux du CIST : l’ampleur de la demande d’interaction des chercheurs avec les acteurs territoriaux, et pour y répondre la nécessité d’une coopération interdisciplinaire profonde. L’analyse des populations vulnérables montre l’apport des questions de santé pour caractériser les territoires en difficulté et enrichir les politiques territorialisées (J. Vallée). Les travaux de l’Irdes sur l’accès spatial aux soins primaires sont menés dans le souci d’une lecture facile pour les professionnels (M. Coldefy).

Les recherches sur l’occupation du sol en Seine-et-Marne et leurs conséquences sur la biodiversité (A. Mimet) ou encore sur la réhabilitation de la biodiversité ordinaire de trois communes françaises c’est-à-dire sans protection de la biodiversité (F. Kholer) associent des écologues (MNHN), des anthropologues et des géographes. Cette interdisciplinarité n’est pas toujours facile : tous travaillent à une démarche participative avec les acteurs locaux – mais elle n’a pas le même sens pour les chercheurs du Muséum (faire remonter l’information) et pour les anthropologues (les habitants étant l’objet même d’une recherche de plus long terme), d’où que la collaboration interdisciplinaire se soit arrêtée au bout d’un an, faute de temporalités compatibles entre les disciplines.

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Axe « Information territoriale »

Rapporteur Claude Grasland (Université Paris Diderot)

Au-delà des différentes sessions sur l’information territoriale, une grande partie de ce rapport fait écho au texte de Michael Goodchild, qui n’a pas pu se rendre au colloque mais a tenu à adresser une communication. A ses yeux, il y a beaucoup de choses faites en matière d’information spatiale, mais beaucoup reste à faire en matière d’information territoriale. Cette idée ressort renforcée du colloque.

Les communications ont abordé la dimension conceptuelle de la géomatique et de cette information territoriale ; il nous reste à progresser sur la dimension conceptuelle des données centrées sur les lieux, comme l’a montré la communication de Ch. Plumejeaud. Celles d’A. Bretagnolle et de C. Mehring ont insisté sur le besoin d’avancer dans le passage d’un objet géographique à l’autre, passage qui pose des difficultés à la fois techniques et conceptuelles.

Les communications ont abordé la question de l’acquisition des données, ses problèmes de confidentialité voire de secret, ce qui fut l’objet de la table ronde organisée par C. Rhein et notamment de l’intervention d’A. Kysh, qui ont évoqué cette oppression douce des procédures de contrôle qui président au nouveau recensement.

La simulation spatiale a fait l’objet de plusieurs communications, surtout appliquée à l’espace urbain ce qui n’est certainement pas un hasard, et toujours en abordant la question de l’information spatiale / et territoriale.

Enfin que ce soit à travers la communication sur la carte du sang ou sur le programme « Geomedia », on a vu la portée sociale de certains travaux, et l’intérêt de la donnée médiatique comme source d’analyse géographique.

Trois préoccupations transversales ressortent de ces parallèles :

-       un problème de conceptualisation notamment autour de la prise en compte du discret et du continu ;

-       une volonté quais « libertaire » face au danger de la privatisation des données territoriales, ce qui serait dramatique pour le débat public ;

-       le besoin d’ancrer cet Axe sur l’information territoriale dans chacune des thématiques de recherche du CIST.

 

Extraits des échanges sur l’information territoriale

Avec la généralisation de la numérisation et la révolution Internet, la multiplication des producteurs de données explique que l’information territoriale devienne hautement hétérogène – d’où l’importance clé des métadonnées. La compatibilité de traitement de ces données multiples et leur visualisation deviennent un enjeu à la fois scientifique et politique. Toutes les échelles sont concernées : européenne (base de données harmonisées sur les villes européennes « Urban Morpholocial Zones », Bretagnolle, Guérois et Le Nechet) ; nationale (le cas d’Irancarto, Hourcade, Lebugle et Giraudet) ; locale (plateforme « MAgeo » de modélisation et de simulation des phénomènes spatialisés, Eric Daude l’appliquant aux épidémies sanitaires urbaines ; modélisation de l’activité culturelle urbaine par des modèles d’intelligence collective, Lucchini et Ghnemat).

Ces outils passent par un dialogue très interdisciplinaire (géographes, épidémiologistes, biologistes, sociologues, politistes… et surtout informaticiens) à partir d’une approche territoriale. Ils relèvent des systèmes complexes : comment l’espace urbain contraint les comportements individuels au sein des systèmes sociaux, comment se fait l’interaction entre les individus et groupes sociaux, les équipements et l’environnement urbains (par exemple comment les individus fréquentent les sites culturel et comment ces sites adaptent leur offre à la demande de ces individus ou groupes).

Ces outils d’analyse et simulation apportent de l’aide à la décision. Ce sont des outils politiques car l’approche territoriale et la visualisation des enjeux territoriaux ouvrent des conflits, que ce soit sur les fonds de cartes et les délimitations politico institutionnelles, sur les données traitées, leur interprétation, leur utilisation dans le débat public.

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Axe « Sciences du territoire »

Rapporteur Pierre Beckouche (Université Paris 1)

Trois sessions ont été spécifiquement dédiées aux sciences du territoire mais bien entendu de nombreuses autres sessions ont apporté leur contribution à la définition de ce champ, dont on retient cinq caractéristiques.

La première est la nécessité de la thématique des « territoires ». La nécessité, mais aussi la mode dit Nacima Baron-Yelles à propos des nouveaux programmes scolaires de géographie. Cela prend les traits suivants : rôle clé de l’étude de cas notamment à travers la visualisation (croquis, schéma…), à quoi a fait écho la communication de Philippe Le Moisson sur les observatoires territoriaux ; glissement depuis la « géographie » vers les « sciences du territoire », notion vedette des nouveaux programmes aux côtés du développement durable et de la mondialisation. Ce glissement suscite quelques critiques : cette focalisation sur les territoires peut parfois être plus technocratique ou politique que scientifique, voire idéologique – lorsque le territoire se rétrécit au territoire hexagonal.

Attention aux (fausses) dichotomies, à dépasser dit Andrea Brighenti : entre l’instinct (l’approche éthologique) / et la stratégie ; entre les territoires / et les réseaux ; entre la clôture / et l’ouverture des territoires. Ce qui fait écho aux propos de Claude Grasland sur les données continues / et discrètes, ou encore à ceux de France Guérin entre dimension matérielle / et immatérielle des territoires.

La deuxième caractéristique est la combinatoire complexe entre des acteurs locaux de plus en plus stratèges, et les grands systèmes extérieurs qui structurent les territoires. Selon Anne-Laure Amilhat et Kristen Koop, les SHS ont peu à peu reconnu aux individus la capacité d’agir, interagir et définir des stratégies, faisant passer les déterminismes extérieurs ou structurels un peu plus au second plan. S’appuyant sur l’approche de Jean Gottmann du territoire comme notion relationnelle, elles évoquent un « modèle de développement » fondé sur les interactions locales et multiscalaires, et les pratiques participatives. Elles voient dans le « grassroots post modernism » une réaction à la globalisation libérale.

Les intervenants ont beaucoup parlé de systèmes d’acteurs. Michel BUSSI évoque la multiplication des approches « multi-agents » et le succès des théories de l’électeur-habitant-stratège, renvoyant à ce que Pierre-Yves Boelle a appelé les « modèles individu-centrés ». Marie-Josée Fortin a insisté, à propos l’expérience du Grideq au Québec, sur l’affirmation des acteurs sociaux face aux facteurs structurels exogènes des territoires. Guy Di Méo a utilisé le terme de « combinatoire » pour décrire cette interaction foisonnante que représente la « territorialité » c’est-à-dire les différentes façons dont les acteurs individuels interagissent avec les logiques de pouvoir et d’action. Nous sommes dans le temps du « co » : co-analyse, co-production des règles et des référentiels pour parler comme Hervé BREDIF, codécision – dont ont parlé les communications sur la santé, la biodiversité ou encore les risques.

Cela renouvelle nos approches des interactions et des milieux. Et c’est bien cette analyse de l’interaction entre la richesse des interactions d’un territoire local et de l’impact des systèmes exogènes structurants (grands réseaux, phénomènes macro géographiques comme le changement climatique…) que Jean-Charles Hourcade a appelé de ses vœux. Question : en reprenant une catégorie venue de l’économie industrielle, comment mettre sur pied des méthodes scientifiques robustes et répliquables, de type « sur-mesure de masse », qui permettraient de tenir compte à la fois de cette granulométrie quasi anthropologique dirait Romain Lajarge, et des grands mécanismes affectant les territoires ou les politiques forcément génériques elles aussi ? L’économiste Thomas Lamarche rajoute une question : quid du niveau « méso », qui n’est ni une réduction du macro (même si cela oblige à réfléchir aux données macroéconomiques), ni une agrégation d’agents microéconomiques ?

La troisième caractéristique est la question de la délimitation, qui rejoint la question du continu et du discret. Travaillant sur les stratégies militaires d’appropriation des mers, Colomban Lebas évoque d’un côté une nécessité de présence stratégique potentiellement exhaustive et d’analyse d’un espace « lisse et non sécable », et de l’autre une tendance forte à l’appropriation donc aux délimitations et démarcations des mers, que ce soit par les Etats (accès aux ressources, contrôle…) ou par l’ONU (protection environnementale). Les territoires ne peuvent se réduire à une contiguïté que délimiterait une frontière, car il y a des territoires réticulaires, les frontières peuvent être autant formelles et tangibles qu’informelles et symboliques, enfin les logiques de contrôle territorial de la part de grands acteurs non « contigus » (comme les grandes firmes rappelle Françoise Plet) existent bel et bien. Le succès de la notion de territoire, dans la recherche scientifique française des années 1990, a beaucoup dû à la science politique qui a pu y voir un Etat-nation en miniature, strictement délimité – or le territoire n’est ni un simple « infra-national » ni un petit Etat-nation (Romain Lajarge). Nul enfermement localiste, donc, car nous savons bien que l’idée de la mort du local du fait de la globalisation ne tient pas.

La quatrième est la nécessité et la difficulté de rendre compte à la fois des formes et des processus territoriaux. Outre la difficile articulation des temporalités, c’était le sens de la communication de Charles Le Coeur. Denise Pumain elle aussi a rendu compte de l’analyse de l’espace (analyse des formes urbaines ou des interactions interterritoriales) mais aussi de la pertinence des territoires au sens où l’on a besoin de comprendre les mécanismes de transformation de l’espace – ce qui est difficile car ces mécanismes sont eux-mêmes rarement repérables spatialement. Laurent Davezies a confirmé le défi de la disponibilité et de la validité des instruments de mesure requis pour rendre compte des mécanismes de transformation territoriale ; il nous faut comprendre le jeu complexe de la captation des revenus qui font le dynamisme des territoires de la consommation, comprendre les mécanismes, différents, qui génèrent la production de valeur, mais dans un cas comme dans l’autre nous sommes loin d’avoir les informations et même les instruments conceptuels d’une telle analyse. Ce qui renvoie à l’importance de l’information territoriale.

Enfin la dernière caractéristique qui ressort de cette approche des sciences du territoire, est l’interdisciplinarité. Elle est bien avancée au sein des SHS (celle qui a notamment abouti à la création du laboratoire pluridisciplinaire de Pacte-Territoires), elle l’est beaucoup moins entre les SHS et les sciences dures. Sur le premier volet (intra-SHS), de nombreuses communications ont montré la richesse de l’interdisciplinarité : Gabriel Fauveaud, Karine Peyronie et Alexis Sierra ont, à propos des thèses françaises de géographie sur les villes du Sud, insisté sur la montée des thématiques de gouvernance urbaine, gestion foncière et gestion des services urbains, qui se nourrissent à l’économie, la gestion et la science politique. Kevin Caillaud a, à propos de la politique publique de gestion de l’eau, montré l’apport essentiel de la sociologie de l’action publique. Michel Bussi a convoqué la sociologie des organisations, l’économie institutionnelle, l’économie politique, etc.

Outre les travaux de l’Axe Biodiversité, de plus rares communications ont porté sur l’interaction avec les sciences de la nature (Pavel Holubec par exemple). Catherine Kuzukoglu a surtout parlé de la difficulté de la plupart des paléoclimatologies à prendre en compte la différenciation territoriale fine du changement climatique. Les climatologues d’aujourd’hui comprennent encore moins ce besoin d’interaction avec les enjeux locaux et donc avec les SHS – leurs modèles ne prennent même pas en compte les Alpes, ce qui renvoie au message de Jean-Charles Hourcade.