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Collège International des Sciences du Territoire

Compte-rendu des sessions plénières du colloque


Les expériences étrangères

Le spatial turn a été fort en Allemagne : économie, culture, sciences de santé… La géographie s’est rapprochée des autres SHS, et les géosciences et sciences de l’environnement se sont rapprochées des SHS notamment via la géographie physique – au point qu’on pourrait parler d’environmental turn. Toutes ces disciplines convergent-elles vers un objet commun ? C. Shulz relate cette anecdote révélatrice de ce qui est dans l’air : un collègue allemand s’est présenté comme « Raumwissenchafter » (scientifique des sciences du territoire) – et non plus géographe (SHS) ou aménageur (sciences de l’ingénieur). Les cloisonnements disciplinaires et institutionnels (universités v. universités de technologie) ont la vie dure, mais les grands enjeux sociétaux et la montée en puissance des problématiques de l’interaction (relations, mécanismes…) poussent à ces rapprochements transversaux et en particulier celui de la Raumwissenschaft. Et on ne devrait pas s’en tenir à une approche trop exclusivement spatialiste du terme « Raum » : le concept de « territoire » n’est pas si rare en Allemagne, comme le montrent les travaux des historiens qui, depuis les années 1970, ont repris les apports italiens (J. Hook).

« Territory » n’est pas commun dans les débats scientifiques aux Etats-Unis, rappelle H. Couclelis ; « space » est bien plus fréquent. Mais il peut y avoir une science du territoire et donc de l’action de contrôle que cette notion comporte (cf. l’Human territoriality de Robert Sack). Une telle science serait différente de la somme des disciplines traitant du territoire, et serait davantage une méta-science qu’une science définie par un objet. Pourquoi, à l’instar du CSIS californien, ne pas imaginer un « Center of Territorialy integrated science » ? En économie, l’approche mainstream a cherché à éviter cette dimension de contrôle, de pouvoir, de monopole – qui fait tomber le paradigme du marché et de la concurrence (R. Camagni) ; la science des territoires est une façon de réintroduire cette réalité forte.

Réseau de 120 chercheurs et 300 étudiants, sans but lucratif, Geoide associe 62 universités, 70 entreprises et 42 organismes publics au Canada. Proche du GDR Cassini (Méthodes et Applications pour la Géomatique et l'Information Spatiale) – mais avec un budget de 3 millions de dollars ! Le spectre disciplinaire est très large (sciences de la terre, santé, géomatique, géographie, ingénieurs etc.) et l’insertion dans des réseaux internationaux forte. Les fonctions de Geoide sont l’aide à la décision, l’impulsion de programmes de recherche, la réponse à des besoins sociaux, et la commercialisation de produits et services (par exemple en matière de Precise Point Positioning et de raccourcissement du temps de positionnement par le GPS, ou encore d’application de la géomatique aux jeux vidéo). Son axe central est donc la géomatique – ce qui pose la question de la place de la géomatique dans le CIST (Nicholas Chrisman). Marie-Josée Fortin restitue la longue expérience du Groupe de recherche interdisciplinaire sur le développement régional de l'est du Québec (Grideq) sur les notions de territoire, de développement endogène, de réflexivité, abordées de manière interdisciplinaire (histoire, géographie, économie, sociologie… mais pas toujours aisée !) et en laissant une place importante aux acteurs locaux (années 1990) et aux milieux innovateurs (années 2000). Le collectif de plusieurs universités a publié en 2008 « Sciences du territoire », coordonné par le Guy Massicotte. La fonction du Grideq est de rapprocher la recherche des populations locales, de comprendre les réactions locales, notamment celles des populations vulnérables, face aux grands projets et aux politiques territoriales (urbanisation, exploitation des ressources naturelles…). Le Grideq s’est rapproché de l’ASDRLF, mais il ne compte pas d’économistes et est plutôt près des mouvements associatifs.

Deux associations ont été créées en Italie : d’une part l’Association italienne des sciences régionales (1981), qui a beaucoup fait pour la coopération interdisciplinaire et a débouché sur de vraies innovations scientifiques et opérationnelles comme les « districts industriels » de Bacattini ou les « milieux innovateurs » d’Aydalot, des concepts intégrés et territoriaux fondés sur la proximité (système de relations, production de biens collectifs par des acteurs privés, représentations et apprentissage collectif) qui allaient contre le mainstream économique. Elle a aussi mis en valeur les concepts de « réseau de villes » venu des géographes et enrichi par les économistes, de « capital territorial », au-delà du capital et du travail (un capital à la fois identitaire, social et cognitif). D’autre part la « Société des territorialistes » créée en 2010 pour renouveler cet exercice d’innovation intellectuelle et sociale, et qui partage avec le CIST quatre idées : celle du territoire comme bien commun, organisé et structuré par des sociétés particulières ; celle du caractère central des biens patrimoniaux locaux (paysage, identité – mais l’identité conçue comme un projet et non comme un héritage) ; celle de la contribution d’une citoyenneté active à un modèle soutenable (rapports ville campagne équilibrés, protection écologique...) ; celle enfin d’une recomposition des savoirs et des formations (interdisciplinarité, recherche-action et formation professionnalisante).

 


 

 « Espace v. territoire »

Denise Pumain

Si nous voulons une conception scientifique de l’espace, il faut des lieux, avec des attributs, une mesure des relations et des écarts (distances, continuités et discontinuités, similarités ou dissemblances…), et une capacité à établir les relations entre les identités de plusieurs niveaux d’échelle. La richesse des modèles et des théories construits depuis un demi-siècle a conduit à des structures récurrentes, utilisées par des architectes, des sociologues, etc. La difficulté réside dans (i) les fondements et la mesure micro géographiques des individus dans l’espace, et (ii) la méso échelle.

Si nous voulons une conception scientifique des territoires, il faut s’intéresser au continu, à la délimitation par des frontières, aux compétences collectives exercées, et aux interactions entre les individus et/ou groupes de ce territoire. Comme les espaces, les territoires sont très divers (« territoires du quotidien », « économies-monde », réseaux, mailles, enclaves discontinues, territoires virtuels…). 

Si nous envisageons un nouveaux champ scientifique, surtout, il faut croiser espace et territoires. Du reste dès les années 1950 c’était déjà l’idée contenue dans le terme d’« organisation de l’espace » (voir les travaux de Jean Gottman et Eric Dardel). Les défis de connaissance restent grands pour l’homo geographicus : difficulté de la configuration cognitive de l’espace, selon les niveaux d’information qui sont très inégaux – nous sommes tantôt agent tantôt acteur, et selon des interactions qui sont multiples ; difficulté du décalage entre l’espace vécu (Armand Frémont), les représentations d’une territorialité (« the sens of place ») par les individus d’une part et de l’autre par les experts ou les services de type Google maps ; délicatesse de la combinaison de l’objectif et du sensible ; enjeux de la représentation et de la circulation dans les espaces virtuels grâce aux nouveaux moyens de visualisation, etc.

Une autre manière de lier espace et territoire est de nous plonger dans le temps long pour voir comment des configurations spatiales ont fait émerger des réalités territoriales, du fait des fonctionnalités universelles des systèmes spatiaux (appropriation et utilisation du sol, administration et gestion, communication…). De grandes questions prospectives comme la poursuite sans doute tendancielle des inégalités territoriales ou encore les effets de la globalisation (« le monde se froisse en se rétrécissant » pour paraphraser Waldo Tobler) demandent ce croisement espace-territoires.

 

Guy Di Meo

On peut distinguer trois modes de rapports spatiaux : l’être au monde spatial ou géographicité (Eric Dardel) ; la spatialité (car nous faisons avec l’espace, nécessairement) ; la territorialité. Le triptyque territoire, territorialité, territorialisation (« TTT ») garde plus que jamais sa pertinence, fondée sur deux principes : l’intentionnalité sociale, collective, tendue vers l’action ; et l’humain, le vécu et ses représentations.

Qu’on le veuille ou non, et que cela comporte ou non une dimension idéologique et de pouvoir, le langage social s’est installé dans le territoire – « spatial turn » dit-on. Dans le langage politique, notamment depuis les politiques de décentralisation, les espaces de pouvoir (« territoires ») se sont multipliés. Les enjeux de visibilité associent et opposent les acteurs (entreprises, associations…) pour rendre visible leur projet. Ces enjeux de traçabilité et de légitimation se sont intensifiés avec la fin du fordisme et sous l’effet de la mondialisation.

Afin d’éviter de ne retenir du territoire que sa dimension politique et son rôle d’outil de l’action, et afin de lui conserver sa dimension de l’humain et du vécu, il faut installer le territoire dans une triangulation socio spatiale associant espace du pouvoir, espace de l’action, et espace du vécu. Cette triangulation éclaire par exemple la régulation des rapports de force au sein des sociétés ; ou encore les systèmes d’action souvent spatialisés ; ou enfin la variété des espaces du vécu (voir l’espace conçu, perçu, vécu de Henri Lefebvre – mais pas forcément conçu par un stratège extérieur contraignant comme c’est le cas avec les espaces virtuels d’aujourd’hui). Chacun de ces trois pôles (pouvoir, action, vécu) a une certaine autonomie, mais ce sont leurs tensions réciproques qui éclairent l’enjeu scientifique.

 

Quelques éléments du débat

L’« espace » serait emprunté aux sciences exactes et se porterait bien, tandis que le « territoire » viendrait des sciences sociales et aurait besoin de renfort : cette dichotomie doit être critiquée (V. Blanchard de la Brosse). Ne faut-il pas et jusqu’à quel point accepter du flou, que ce soit pour l’espace comme pour le territoire ? (F. Durand-Dastès). En tout état de cause, la différence entre espace et territoire apparaît moins clairement que jamais. Par ailleurs n’oublions pas l’espace de production – certes le vécu mais aussi la production !

 


 

« Sciences ‘dures’ et territoire »

Jean-Charles Hourcade

La modélisation énergétique répond à des intérêts majeurs ; les énergéticiens ont eu très tôt des modèles pour faire de la prospective (construction des barrages après la guerre, puis nucléaire…). On mobilise des scientifiques de haut niveau, certains sont prix Nobel. Mais s’ils savent raisonner sur le long terme, ils prennent l’espace en compte de manière très simple (« Bretagne ») car il s’agit de placer les réseaux sur un territoire sans substance, en fonction d’un concept : l’« optimum ». Après le tournant de 1973, l’incertitude, qui se généralise, interdit de s’en tenir à cet optimum sectoriel. On passe alors à l’intersectoriel et aux modèles macroéconomiques d’ « équilibre général ». Il s’agit dès lors de relier le territoire au système général.

Les modèles continuent pourtant de jouer un rôle d’horizon de long terme : même si les acteurs sont dans le brouillard aujourd’hui on vise une convergence sur le long terme, à travers une vision partagée, facile à projeter et à lire. Quant au territoire, il suivra, il s’adaptera, au besoin les gens bougeront. Les cours à Science Po ou à l’Ena reposent sur ces modèles mathématisés. Ils vont se complexifier avec la complexification des flux, mais toujours à partir de cette même base quasi idéologique. Des modèles bottom-up détaillant les systèmes techniques continuent de croiser des modèles macroéconomiques dominants dans les instances internationales (BM, OCDE, UE…).

On arrive aujourd’hui à un point tournant dans cette histoire de cinquante ans. D’une part parce que cette division du travail entre ingénieurs et économistes ne tient plus (comment faire une « anticipation parfaite » du prix du pétrole ? Ou de la vitesse du succès de telle technologie renouvelable comme dans le solaire ?). D’autre part parce qu’au-delà de cette nécessaire hybridation des approches des ingénieurs et économistes, il faut une hybridation des économistes avec les (autres) sciences sociales travaillant sur les territoires. Une des impasses de la négociation climat est que le monde est vu comme une table, avec des préconisations centrées sur l’internalisation du prix du carbone ; or dès qu’on commence à regarder comment fonctionne le prix du carbone dans les différentes régions les choses deviennent plus compliquées – on peut vite arriver au doublement du prix du ciment en Inde par exemple ce qui provoquerait une baisse de PIB. Dans tous ces modèles, le territoire reste oublié : pas de prix immobiliers, pas de flux de transport, pas de soutenabilité sociale, etc. La puissante communauté des modélisateurs est prête à modéliser les territoires mais sait-elle prendre en compte les divers déséquilibres locaux ? Elle mobilise bien l’économie géographique (Krugman) : les villes sont appréhendées à travers des centres, auxquels sont associés des populations, des coûts de commuting, des flux locaux et interurbains estimés. Mais elle attend de nous une meilleure compréhension du rôle du marché de l’immobilier, des logiques spatiales, des localisations industrielles, des flux financiers… L’intérêt de la notion de territoire tient à la prise en compte des acteurs, qui ont des stratégies et une capacité d’initiative ; elle soulève la question de l’autonomie des acteurs locaux face aux grands éléments structurants (réseaux énergétiques, logiques économiques générales…).

 

Débat

Ce rapprochement doit être fait, mais ne culpabilisons pas les modèles économiques : après tout les politistes n’avaient pas plus prévu le Printemps arabe que les économistes la crise énergétique ! (R. Camagni).

Les politiques énergétiques en Europe mobilisent des modèles à 27 pays donc 27 modèles énergétiques, en faisant de la simulation sur l’impact de telle mesure européenne ; mais l’unité de l’espace européen n’est même pas prise en compte.

 

Pierre-Yves Boelle

L’épidémiologie des maladies transmissibles s’intéresse de près à l’espace : comment les maladies transmissibles se disséminent-elles, quelle est la mobilité des facteurs infectieux (virus) et comment est-elle liée aux mouvements de population ? Elle associe donc un versant biologique (l’action du pathogène, la façon dont la personne devient contagieuse) et un versant populationnel (humain ou animal) avec des aspects démographiques et spatiaux déterminants.

Au début du 20e siècle on mobilisait des hypothèses simples tant biologiquement que spatialement : l’espace était un mélange homogène des populations. Puis on a affiné sur les interactions entre populations : corrélation entre mouvements de population et épidémie (par exemple le lien, très corrélé, entre pandémie H1N1 et flux aériens) ; prise en compte des densités (dissémination du Chikungunya à partir du port proche des Comores, d’où est venu le virus, d’abord dans les grands centres urbains puis autour de ces centres) ; variété des territoires nationaux pour comprendre la variété de la dissémination d’un maladie ultra commune comme la varicelle (en Italie l’âge médian est de six ans mais de trois ans en Belgique alors que la biologie ne peut pas expliquer cette différence).

Parmi les questions posées aux scientifiques des territoires : quels sont les éléments pertinents dans la structuration spatiale de la population ? Comment modéliser les données de mouvements de population ? Les solutions sont du côté des « modèles individu centrés » (tenant compte de l’école, du foyer…), d’une meilleure utilisation des données de navettes (recensement) pour mieux comprendre la grippe par exemple et dresser les cartes semaine par semaine de la grippe saisonnière du réseau Sentinelle de l’Inserm, etc. On voit l’importance de l’apport d’une plus grande richesse de la description territoriale ; d’une mobilisation moins naïve de l’information, sachant aller dans un détail plus grand car les données actuellement utilisées restent très agrégées.

 

Débat

Les revues de rang A en sciences dures ont un effet puissant donc les épidémiologistes préféreront sans doute encore longtemps les modèles issus de la physique plutôt qu’issus des sciences sociales.

Les sciences dures simplifient les modèles mais au moins est-ce compréhensible par les décideurs ; les SHS n’ont-elles pas trop tendance à compliquer l’analyse et donc le dialogue avec les décideurs ? (G. Feyt).

Les cartes et les chiffres ont un impact politique, les cartes ayant un impact particulièrement direct. Mais on sait mal prévoir les modifications des comportements des populations en cas de pandémie sévère, et cette anticipation n’est pas prise en compte dans les modèles (P-Y. Boelle).

Il existe des modélisateurs intelligents, pragmatiques et ouverts, travaillant à de petits modèles bricolés pas forcément publiés dans les revues de rang A. Ce sont eux que les sciences du territoire doivent mobiliser. Le dialogue des sciences dures est souvent plus facile avec des géographes qu’avec des économistes ; il faut donc des passeurs géographes-économistes comme le dit Jean-Pierre Orfeuil (L. Valentin).

La meilleure prise en compte des réalités territoriales dans les modèles n’est-elle pas surtout une question d’échelle : capacité d’aller à l’échelle fine et de comprendre l’interaction des échelles ? Les épidémiologistes sont preneurs d’analyses à l’échelle intra-urbaine (circulation très différenciée, génération complexe des pathologies…).

Comment faire une analyse de l’impact territorialement différencié du changement climatique, et de l’adaptation territorialement différenciée ? (J-Ch. Hourcade). Au fond, l’échelle dépend de la question posée. Celle du nucléaire est partiellement d’échelle mondiale (peut-on s’en passer…), et partiellement d’échelle locale (l’emploi en France, les risques de fuite radioactive…). Le problème vient de ce qu’au GIEC, ceux qui s’occupent des dommages locaux ne travaillent pas avec ceux qui s’occupent des modèles de prévision.

Depuis une vingtaine d’années, les think tanks et sociétés de conseil jouent un rôle de filtre de l’information : ils font diagnostics et recommandations directement aux décideurs (firmes ou politiciens), court-circuitant les scientifiques – des sciences dures comme des SHS. Or c’est le financement de la recherche qui est en question derrière cela (J-Ch. Hourcade).